Jazz: Jackie Paris, une interview de Billy Taylor


Avec la sortie ces jours du documentaire « ‘Tis Autumn – The Search for Jackie Paris » en dvd, c’est l’un des chanteurs de jazz les plus sous-estimé qui se retrouve enfin à l’honneur : Jackie Paris. Retour sur un parcours atypique avec Dr. Billy Taylor, le seul musicien à avoir participé à toutes les sessions de « Skylark ».

Par Michel Danzer

L’histoire d’une ascension fulgurante, qui verra un jeune italo-américain chanter pour les plus grands jazzmen (Charlie Parker, Gillespie, Hampton ou Mingus), et devenir la coqueluche de ses collègues les plus prestigieux (Sinatra, Sarah Vaughan ou Ella). Celle aussi d’une chute vertigineuse dans l’oubli. Un film-hommage qui, cinq ans après le décès de Paris, se devait d’être complété par un témoignage musical permettant de saisir la portée réelle de ce talent. Car la quasi-totalité des albums de la période faste de Paris restent….indisponibles.

L’album « Skylark », enfin réédité, capture Paris à son firmament, en 1954, environ sept ans après ses débuts sur quelques blocs de bitume new-yorkais qui changèrent définitivement l’histoire du jazz - la mythique 52ème rue de Manhattan. Un disque vocal majeur, longtemps considéré comme le joyau de certaines collections, qui atteste du talent incontestable de Paris en matière de ballades. A coincer quelque part entre un exemplaire du « Chet Baker Sings » et une copie du « Swings Shubert Alley » de Mel Tormé.

L’occasion aussi pour Vibrations de s’entretenir avec Billy Taylor, seul musicien à avoir participé à toutes les sessions de « Skylark » et, à 87 printemps, rare rescapé d’une époque révolue. Un personnage important de la scène jazz de New-York, connu autant pour sa carrière de pianiste – Ben Webster, Art Tatum, Miles, Bird, ou Artie Shaw se pressent sur son CV – que pour son travail de vulgarisation auprès du grand public américain, notamment à la radio et à la télévision.

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Jackie Paris ?

Nous travaillions à l’époque tous deux dans les clubs de la 52ème rue et sommes devenus bons amis. C’était quelqu’un de très talentueux, et une véritable star sur la 52ème rue. Tout le monde l’appréciait, lui et son trio. Il était très jeune - un beau mec aussi. Le genre de type dont on se disait qu’il atteindrait directement les sommets.

Y avait-il d’autres chanteurs masculins à cette époque sur la 52ème rue ?

Il y avait Billy Eckstine et d’autres chanteurs avec des styles divers. La 52ème était l’endroit où les musiciens de jazz se devaient d’être pour obtenir une certaine visibilité. Jackie s’est lié d’amitié avec Charles Mingus qui était un temps mon bassiste - il aimait beaucoup Charles et enregistra avec lui. Je me souviens personnellement avoir enregistré avec Jackie, pour les labels Brunswick et Coral. Babs Gonzales et d’autres chantaient aussi du jazz sur la 52ème rue, mais Jackie était l’un des meilleurs, et faisait de très belles choses. Il a donné le ton et influencé ces chanteurs qui suivirent et chantèrent du bebop et des chansons populaires.

De quelle façon les géants du bop avec qui Paris joua – Parker ou Gillespie – l’ont-ils influencé ?

De manière très importante. Il était l’un des seuls chanteurs qu’ils appréciaient vraiment - vous savez Charlie Parker et Gillespie l’engagèrent car il savait chanter sur leur musique, et il le faisait très bien. Il était l’un des seuls types qui puisse non seulement faire du scat mais aussi chanter des ballades. Il savait tout faire, et c’est ce que recherchaient ceux qui avaient des groupes à cette époque.

Que pensez-vous des comparaisons qui pourraient être faites entre Jackie Paris et d’autres vocalistes masculins, tels que Mel Tormé ou Chet Baker ?

Je pense que Jackie était plus proche de Tormé qu’il ne l’était de Chet Baker. Quand il chantait il adoptait vraiment la perspective d’un chanteur, même s’il jouait très bien de la guitare et faisait des claquettes. Il avait vraiment le sens du rythme, ce qui plaisait à beaucoup de leaders. A l’époque de la 52ème rue, énormément de gens venaient pour l’entendre. Il jouait en face d’Art Tatum, de Billie Holiday, de Coleman Hawkins, il y avait donc beaucoup d’artistes avec lesquels il était en compétition. Car vous savez les gens se rendaient à la 52ème rue pour écouter certains artistes spécifiques, et il faisait partie de ceux-là.

Parlons de l’album « Skylark », dont vous jouez sur tous les morceaux. La plupart des titres furent enregistrés par Jackie avec un quatuor composé de vous au piano, Kalil Madi à la batterie, Earl May à la basse, et Charlie Shavers à la trompette…

Charlie était souvent sur la 52ème rue, ils se connaissaient, et tous les deux enregistraient pour Coral et quelques autres labels. La version de Jackie de « We’ll be together again » était magnifique, celle-là je m’en souviens – de même que « More than you know » et « Detour Ahead ». Earl May, le bassiste sur ces enregistrements, remplaça Charles Mingus au sein de mon trio. Jackie savait vraiment chanter les ballades mieux que la plupart des gens. « More than you know » était l’un des morceaux favoris de Jackie, et reste vraiment l’un de mes titres préférés, quand je repense à cette époque. « Detour Ahead » est l’une de ces chansons qui n’est que rarement reprise par des chanteurs qui ne font pas du jazz, et sur laquelle Jackie a fait un boulot formidable. Nous pensions que « Skylark » serait l’un des titres qui allait permettre à Jackie de percer, car il l’avait interprété mieux que quiconque. C’était un titre populaire, les gens semblaient l’aimer, mais il semble que ça n’ait pas décollé aussi bien que ça aurait du. C’était un morceau qu’il chanta jusqu’à sa mort, car c’était une des choses qu’il faisait le mieux.

Comment expliquez-vous que ce premier album de Jackie Paris ait été uniquement composé de ballades?

Je pense que c’est Jackie qui prit cette décision, car il sentait vraiment qu’un de ses points forts c’était justement les ballades – et c’était vrai, que ce soit en live dans les clubs, ou ailleurs. Il ne comprenait pas comment il était possible que les gens soient si enthousiasmés par sa manière de chanter les ballades, sa façon de traiter les paroles et la mélodie, sans pour autant que le succès ne vienne. Cela le rendait perplexe. Et moi non plus je ne me l’explique pas. Car j’ai eu l’occasion de jouer à de nombreuses reprises avec lui et il « rentrait » littéralement dans les morceaux, il les vivait. Jackie et Johnny Hartman étaient deux chanteurs que j’appréciais énormément, pour les mêmes raisons, car ils étaient capables de faire un morceau qui swinguait vraiment, et d’enchainer directement avec une ballade qui vous montait les larmes aux yeux. Jackie y mettait tout son cœur quand il chantait des ballades. C’était quelque chose qui lui apportait beaucoup, et dans laquelle il s’investissait beaucoup. Et ce n’était pas le cas pour tous les chanteurs. J’en ai accompagné un grand nombre et certains avaient une belle voix et tout le reste, mais Jackie mettait vraiment son âme dans ce qu’il faisait, et cela se sentait.

Charlie Shavers, le grand trompettiste, est très présent sur le disque…

Charlie Shavers était l’un des musiciens les plus talentueux avec lequel j’ai jamais eu l’occasion de jouer. Il était toujours sur la 52ème. Je me souviens d’une fois où il était avec Roy Eldridge au « Three Deuces » club. Roy venait juste de revenir de Chicago et, après avoir joué le premier set, se lamentait : « ma technique est au plus bas, je n’y arrive vraiment pas ». Charlie était au bar et a entendu ça. Charlie revint ensuite avec sa trompette et demanda s’il pouvait participer - à cette époque ça se faisait comme ça si on s’entendait bien…Roy a accepté et les deux se mirent à jouer, et ce fut merveilleux. Je n’ai jamais vu les capacités de quelqu’un s’améliorer aussi vite! D’un coup, ce qui allait mal avec les lèvres de Roy Eldridge semblait s’être soigné, et les deux ont vraiment fait un malheur ce soir là.

Pensez-vous que le documentaire « ‘Tis Autumn » apportera à Jackie Paris la reconnaissance posthume qui lui revient?

Je l’espère en tout cas. Cela me plait de penser que les gens reviennent en arrière et prennent conscience du travail d’un artiste. Car vraiment Jackie fit énormément de choses. Il n’a pas fait autant de disques qu’il aurait du, mais il devrait au moins être reconnu pour les choses qu’il a sorties. Et dans bien des cas, quand on regarde l’époque où il les a faites et la qualité de celles-ci, on se dit qu’il était vraiment au-dessus de beaucoup de monde.

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