
Boum ! C’est le son de Buraka Som Sistema. Déflagration dans les clubs, les salles de concert, sur les blogs, dans les rédactions… Le premier album du groupe lisbonnais, le génial « Black Diamond », est un mélange abrasif de kuduro, baile funk, drum’n'bass, grime, hip-hop… La synthèse la plus aboutie des sonorités métisses qui sévissent aujourd’hui sur les dancefloors du monde entier. Buraka, c’est deux MC’s (Kalaf et Andro) et deux producteurs (Joao et Rui). Mais c’est bien plus que ça. La preuve par les mots avec cette interview réalisée lors de leur passage à l’Élysée Montmartre, début mars.
Interview par Julien Chavannes
L’histoire du groupe commence donc dans le quartier de Buraka, à Lisbonne ?
Rui : Pas tout à fait. En fait, Joao et moi avons grandi dans un quartier appelé Amadora. Nous étions dans la même école. Amadora est un quartier très cosmopolite de Lisbonne, avec beaucoup de mélanges. C’est vivant, populaire. Et c’est juste à côté de Buraka. On a pris ce nom parce qu’on aime bien sa sonorité, tout simplement. Et puis dans Buraka, il y a beaucoup de ces boites africaines qui nous ont fait découvrir d’autres sons. Mais on vit toujours à Amadora. Avant Buraka Som Sistema, on avait un groupe de rock tous les deux, mais ça ne nous plaisait pas plus que ça, on voulait quelque chose qui nous ressemble davantage. On s’est acheté des machines et on a essayé de faire du son.
Joao : On faisait surtout de la drum’n bass à cette époque. Petit à petit, on s’est amélioré puis on a eu envie de trouver des MC’s pour mettre des mots sur notre musique. C’est à ce moment-là qu’on a rencontré Kalaf. Et un an plus tard, quand on a décidé de s’orienter vers le kuduro, cette musique angolaise mélangeant sonorités électroniques et rythmes traditionnels, nous sommes allés voir Andro qui faisait des très bons sons. Kalaf et Andro sont nés en Angola, ça a tout de suite donné une nouvelle dimension. Et voilà, c’est devenu Buraka Som Sistema. Kalaf : Tu veux résumer le quartier de Buraka en un mot ? Immigration. Le monde entier s’y retrouve, avec une grosse majorité de gens venus des anciennes colonies portugaises en Afrique, et notamment l’Angola. Notre musique est le reflet de ce mélange culturel.
Comment avez-vous découvert le kuduro ? Qu’est ce qui vous a attiré dans cette musique ?
Joao : Je ne peux pas te dire comment on a découvert le kuduro, parce que c’est très présent à Lisbonne. C’est là, dans les rues, dans les clubs, c’est vivant, tout le monde en entend. J’en ai toujours écouté.
Andro : C’est assez comparable à la scène zouk en France. On a d’ailleurs une scène zouk très importante à Lisbonne, les deux se rejoignent. Mais le zouk est beaucoup plus doux, plus sensuel, alors que le kuduro est agressif et sexuel. C’est aussi plus social.
Joao : En réalité, il n’y a pas beaucoup de groupes de kuduro à Lisbonne. On écoute surtout des sons qui viennent d’Angola. Malheureusement, les médias en parle très mal, il donne à tout ça un côté kermès.
Kalaf : À Lisbonne, les communautés ne sont pas fermées. Ca vit, ça échange, ça circule. Du coup, le kuduro est écouté bien au-delà des communautés africaines.
Joao : Ce qui m’a marqué dans le kuduro, c’est à quel point tout dans cette musique est traité comme une partie du rythme. Tout est rythme, même les voix ! C’est fait pour percuter. Quand tu entends du kuduro, tu ne peux pas vraiment discerner la basse, la batterie, les claviers. Tout est mêlé et donne cette impression de puissance. On adore ça. Cette sensation de « bubbling music ». Pour moi, la référence à la musique traditionnelle angolaise est assez lointaine. Dans les sonorités et les rythmes peut-être, mais certainement pas dans la manière de vivre cette musique, bien au contraire. Quand j’écoute du kuduro, j’entends la rupture avec le passé. Elle est nette, brutale, comme une revendication. Le kuduro, c’est le futur.
Quelle est la différence entre ce que vous faites et le kuduro angolais ?
Joao : Nous ne faisons pas du pur kuduro. Notre musique est plutôt un hommage. Le kuduro est l’une de nos nombreuses influences, mais il y’en a beaucoup d’autres par exemple la drum’n bass, qui est très importante pour nous et qui n’existe quasiment pas en Angola. Nous sommes un groupe de Lisbonne, pas de Luanda.
Andro : Joao a tout a fait raison : la principale différence, ce sont les influences. Le kuduro angolais est très marqué par le hip-hop américain. C’est une musique de rue. Chez nous, en revanche, c’est une musique de club, écoutée essentiellement dans les discothèques africaines. C’est une différence majeure ! A Lisbonne, on écoute très peu de kuduro chez soi.
Kalaf : Nous sommes avant tout des clubbers. Notre musique est faite pour remplir et chauffer le club. C’est vraiment une autre approche que le kuduro traditionnel. Maintenant, c’est vrai que notre musique s’élargit et sort du club pour toucher d’autres publics. Mais la base, c’est ça : faire danser.
Le morceau Sound Of Kuduro a eu un énorme impact sur le net. Comment avez-vous rencontré MIA, qui chante le refrain ?
Joao: En 2006, on a publié un EP qui s’appelait « From Buraka to the world ». MIA est tombée dessus et elle nous a tout simplement appelés ! Une sacrée sensation. Nous étions vraiment fiers qu’elle s’intéresse à notre travail. Pour elle, c’était une découverte. On lui a parlé de notre musique et du kuduro. Elle a tout de suite voulu qu’on parte ensemble en Angola pour « attraper cette vibration » pour son album, qu’elle était en train de finir. Malheureusement, ça n’a pas pu se faire, mais nous l’avons quand même rencontrée à Londres. Nous sommes allés en studio enregistrer quelques trucs, rien de vraiment précis. En quelques minutes, elle a lâché ce refrain absolument imparable de Sound Of Kuduro : « One shot, two shot, three shot, four ! Sound of Kuduro knocking at your door ! » Sa grande qualité et ce qui explique son énorme succès, c’est sa compréhension du monde et des cultures. MIA est devenue un symbole sur toute la planète. Elle est affamée de nouveauté, elle entend quelque chose et en un rien de temps, elle l’analyse et l’intègre à son propre savoir. Elle attrape la vibration fondamentale d’une musique et trouve en quelques minutes un refrain, un gimmick, un couplet qui va s’y intégrer parfaitement. Elle est vraiment talentueuse.
La vidéo qui accompagne le morceau, tournée en Angola, est incroyable. C’était votre premier séjour là bas ?
Joao : Pour Rui et moi, oui. Au début, nous étions un peu nerveux. Comment les gens allaient réagir à notre démarche ? En fait, tout s’est très bien passé. Nous ne sommes pas allés chercher leur approbation, mais c’était agréable de savoir que notre musique les intéressait. Nous voulions ressentir l’atmosphère de Luanda, marcher dans ses rues, rencontrer ses habitants, ses artistes. C’était vraiment très fort.
Rui : Ils nous connaissaient déjà, les informations circulent plus vite que les hommes. Ce n’était pas vraiment une surprise pour eux. Ca nous a permis de mieux comprendre les racines de cette musique, son contexte social.
Joao : Pour moi, le kuduro est une traduction africaine du hip-hop. Le rap américain est très populaire en Angola. Avant, la jeunesse n’écoutait que ça. Et puis petit à petit, le rap s’est mélangé à la dance et aux sonorités plus traditionnelles. Ça a donné le kuduro.
Andro : Au début, le kuduro était purement instrumental. Puis les rappeurs se sont mis à poser leurs rimes sur ces rythmes très rapides. Il y’a même eu des clashs entre les puristes hip-hop et les MC de kuduro ! Je pense que les fans de kuduro avaient besoin de textes, d’une musique qui parle d’eux, de leur quotidien. Maintenant, le kuduro est nettement plus fort que le rap en Angola.
Il y a aussi cette danse très spectaculaire qui accompagne le kuduro. Impressionnante, presque effrayante. On dirait une danse de guerre, de rescapés. Les danseurs tombent, boitent, miment des blessures…
Kalaf : Cette danse représente bien ce qu’est l’Afrique aujourd’hui : belle, brutale, blessée.
Andro : Elle est inspirée de danses traditionnelles, comme la « batida », mélangées aux mouvements hip-hop.
Rui :…et Jean-Claude Vandamme dans Kickboxing. Quand il danse bourré dans le bar !
Andro : Exactement ! C’est même de là que vient le mot kuduro. Dans cette scène, Vandamme tend les fesses en arrière, le cul très serré. Et kuduro signifie « cul dur » ! Tu vois, les influences viennent de vraiment partout !
Votre musique ne se résume pas au kuduro. Sur « Black Diamond », on entend beaucoup d’autres sonorités venant de toute la planète. Quel regard portez sur toutes les scènes locales qui émergent actuellement, comme le baile funk brésilien, la nueva cumbia argentine, la juke de Chicago, la ghettotech de Detroit etc ? Quelles sont les connexions entre ces différents mouvements ?
Joao : Toutes ces musiques sont créées par la jeunesse des quartiers populaires des grandes villes. C’est ça la connexion. C’est un mouvement de fond, mondial. C’est le futur de la musique. Une musique de plus en plus locale, spécifique, personnelle et pourtant universelle. C’est local et global en même temps.
Kalaf : Internet a un rôle déterminant dans cette explosion.
Joao : Toutes ces scènes existent depuis longtemps, mais internet leur a donné une nouvelle visibilité. Maintenant, elles se diffusent, se mélangent, se fécondent. Les genres n’existent plus ! Les gens en ont marre des manières classiques de faire de la musique et des canaux de diffusion les plus évidents, comme la télé ou la radio. C’est fini le côté « couplet de 16 pieds, refrain, etc… » C’est mort ! On ne veut plus de cette musique chiante et insipide. On veut une rupture, quelque chose de plus direct, de plus pur.
Kalaf : Avec Internet, la relation aux artistes a aussi changé. On parlait de MIA tout à l’heure, je pense que ses fans se sentent connectés à elle, ils ont un lien avec ce qu’elle fait, ce qu’elle dit du monde. Ils connaissent son histoire. Ce n’est pas le cas avec ces énormes stars des années 90 qui sont si distantes.
Joao : Aujourd’hui, tu peux poster un message sur le myspace d’un artiste et espérer qu’il te réponde. Tu t’imagines à 15 ans envoyer une lettre aux Gun’s and Roses ???
Andro : Tu n’y penserais même pas ! Imagine: « Chers Gun’s And Roses… » Non !
Joao: Le monde a changé. C’est une nouvelle planète.
Kalaf : Un nouvel ordre. Tous les artistes ressentent ça. C’est une révolution.
Il y a un aspect social très fort dans ces musiques, même quand il n’y a pas de texte. Derrière l’exhortation à la fête, à la danse, on sent une revendication très puissante, presque comparable au hip-hop du début des années 90.
Joao : Oui, sans doute. Mais elle s’exprime différemment. Plus personne ne dira comme Public Enemy Fight The Power. C’est déjà fait et c’est final, pas besoin d’en rajouter. Les textes des MC’s modernes parlent davantage de leurs vies quotidiennes. Ils abordent les problèmes sociaux à travers leurs propres expériences. Il n’y a plus ce côté slogan du rap des années 90, c’est beaucoup plus individuel, mais dans un sens, plus universel aussi. Un type à l’autre bout du monde te parle de son quotidien, très éloigné du tien et pourtant tu peux y trouver des enseignements. Il y a davantage de recul et d’ironie, c’est moins dogmatique. Par exemple, il y a une chanson de kuduro qui est devenue un hymne et dont le refrain dit : « Va faire la vaisselle ! » Ça parait tout bête et pourtant tu peux extraire beaucoup d’informations de cette simple phrase. Il faut s’intéresser au contexte pour comprendre. Ça peut te parler dans ton propre quotidien. « Tu veux une autre vie ? Va faire la vaisselle ! » Voilà ce que ça dit.
“Black Diamond” rencontre un succès gigantesque. La presse est élogieuse. Comment vous le vivez ?
Rui : C’est effrayant. On a lu des choses incroyables dans les journaux, des critiques un peu « god like » ! (Rires) Du genre : « Best dance groupe ever !! » Et on se dit : « mais ils ne parlent pas de nous là !! » On a beaucoup de recul sur notre musique, nous n’avons pas du tout l’impression d’être aussi bons et aussi influents. Rien n’a changé.
Joao : Pour tout dire, on se méfie un peu de ces critiques très positives. C’est gratifiant, bien sûr, mais on veut rester connecté à notre réalité et ce qu’on lit dans les journaux ne correspond pas à cette réalité. Et puis, la presse est trop lente ! Ça met des mois à sortir et entre temps il se passe tellement de choses. Ça ne correspond plus au rythme de circulation de l’information, surtout dans le milieu de la musique. Je préfère voir un commentaire sur notre site. Ça me touche beaucoup plus. Demain, il y’aura surement des vidéos sur YouTube du show qu’on donnera ce soir, avec des gamins surexcités et heureux d’être là. Ça, c’est une vraie récompense.
Andro : Voir des mômes se filmer durant un concert en hurlant : « Buraka !!! » c’est génial. Ça vaut bien plus qu’une bonne critique dans Rolling Stone !
Joao : Dans DJ Magazine ils ont écrit « L’album le plus important de l’année ». Ils sont fous !
Heu… je crois que j’ai écrit un truc dans ce genre…
Joao : (rires) Mais y’a pas de problème, c’est super ! C’est juste que tout ça nous dépasse un peu. On ne s’en plaint pas, c’est génial, on ne pouvait pas rêver meilleur accueil, mais on veut garder les pieds sur terre.
Rui : Et puis maintenant on te connait, on voit ton visage, ce n’est pas pareil ! (Rires) Quand tu ne connais pas les gens, c’est beaucoup plus effrayant !
Vers quels sons va s’orienter Buraka à l’avenir ? De nouvelles connexions en perspective ?
Joao : Tout ce qui se présentera à nous. Ce soir, nous allons peut-être découvrir un artiste qui nous donnera envie d’aller dans une nouvelle direction, d’intégrer de nouvelles choses à notre musique. Nous restons en mouvement, connecté à notre environnement. Ca peut être ici à Paris, ou à Londres, New York, Buenos Aires ou ailleurs, qui sait ?










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