Club: Radioclit, le nouveau monde de la world music


L’univers sonique du collectif Radioclit est un vaste laboratoire d’échanges où l’on puise dans une banque intarissable de sons et de rythmes pour composer des sélections transculturelles

Texte: Joël Vacheron

Au milieu du XVIIIe siècle, Horace Walpole faisait référence à un vieux conte persan, Les Trois Princes de Serendip. Selon ce récit, trois hommes partent pour une mission et, en chemin, ils ne cessent de tomber sur des indices en apparence sans rapport avec leur objectif. Grâce à leur sagacité, ces événements fortuits leur permettront de découvrir des réalités qu’ils n’auraient jamais pu connaître autrement. Suite à cet épisode littéraire, le terme serendipity est fréquemment utilisé en anglais lorsque des situations intéressantes ou plaisantes arrivent de façon imprévue.

Un avion de papier

Cette définition s’applique à la saga de Johan Karlberg et Étienne Tron, le duo formant Radioclit, avec le chanteur Esau Mwamwaya. Évoluant dans des mondes a priori différents, leur rencontre est d’emblée marquée, comme le souligne Étienne, par une suite « d’enchaînements involontaires, mais totalement naturels ». Formé en 2003, Radioclit a participé activement au bouillonnement universaliste qui a singularisé la club culture londonienne durant ces dernières années. Après avoir enchaînés les collaborations avec des artistes tels que M.I.A, Bonde do Rolle ou Santogold, rien ne prédestinait le duo de s’associer à un chanteur inconnu pour produire un premier album. Ceci d’autant plus qu’au moment de leur rencontre, l’activité musicale principale d’Esau Mwamwaya se résumait encore à jouer de la batterie dans une église locale.

Il y a quelques mois, leur interprétation du Paper Planes de M.I.A, intitulée Tengazako, créait un buzz conséquent sur Internet. Grâce à une fusion audacieuse, cette douce oraison en dialecte bantou transpose la comptine électropop vers des territoires plus solennels. Du même coup, cette collaboration raconte surtout par quels processus inopinés un Africain, un Français et un Suédois se rencontrent dans une brocante de l’est de Londres, décident de faire une reprise d’une chanteuse d’origine sri lankaise et finissent par se retrouver en couverture du magazine new-yorkais The Fader. De manière plus générale, « Tengazako » constitue un exemple significatif des mutations actuelles qui touche la musique dans une ère globalisée.

Rencontre du 3e type

Originaire de Malawi, Esau Mwamwaya a grandi dans une famille de mélomanes et a parfait son éducation autodidacte en incorporant différents groupes avant son arrivée à Londres en 1999. Son aptitude à être à la fois batteur et chanteur de The Heaters lui vaudra d’être surnommé le Phil Collins africain par Johan Karlberg. Même s’il nourrissait le rêve de pouvoir continuer sa carrière en Angleterre, son expatriation a drainé son lot de jobs à la petite semaine et de galères en tout genre. Des priorités de survie l’ont contraint à mettre sa passion pour la musique en sourdine pendant quelques années. « Pendant tout ce temps, précise Esau Mwamwaya, je ne pensais qu’à faire de la musique, mais la difficulté était de savoir comment m’y prendre. Rien n’arrive jamais par hasard et c’est certainement pour cela que je suis venu à Londres. Pour rencontrer Radioclit. »

La rencontre avec le duo était cenpendant loin d’être programmée. « À cette période, nous étions vaguement à la recherche de musiciens pour agrémenter nos sessions, mais à aucun moment nous n’avions envisagé de collaborer avec un chanteur et encore moins de produire un album. ». Client régulier du magasin de meubles d’occasion tenu par Mwamwaya, Étienne apprend que celui-ci est batteur et l’invite à une fête à son domicile. Le courant passe instantanément et Mwamwaya dévoile son aptitude au chant. Un premier titre, « Chalo », émerge dans la foulée, et depuis, les titres s’enchaînent avec une étonnante vélocité. « Il est très rare qu’il refuse un morceau que nous lui proposons », souligne Etienne Tron.

Après avoir été endigué pendant près de sept années, son potentiel créatif semble avoir profité de cette brèche pour se déverser tel un torrent. À travers ses textes lucides, emprunts de spiritualité et d’appels au ralliement, Mwamwaya admet avoir toujours été inspiré par le reggae. « Il ne s’agit pas simplement d’une musique qui s’écoute. Le reggae doit être ressenti. C’est quelque chose qui parle directement au coeur et à l’âme. » La combinaison de cette voix humaniste avec la ghetto pop de Radioclit produit un étonnant équilibre de piété et de festivité qui illustre les orientations actuelles de la scène world anglaise sans pour autant ressembler à rien de connu.

Un capharnaüm rythmique

Dans le spectre étendu des musiques actuelles, l’appellation « world music » sert depuis les années 80 de désignation attitrée dès qu’un artiste ne chante pas en anglais ou qu’il est accompagné d’un instrument traditionnel. Grâce à l’influence primordiale des styles originaires du Maghreb ou de l’Afrique de l’Ouest, il faut reconnaître que la France a d’emblée profité d’un statut particulier dans ce domaine. Le magazine Actuel proposera d’utiliser le néologisme « sono mondiale » afin de valoriser la diversité et l’équivalence des traditions musicales venues d’ailleurs. Depuis, cette tournure altruiste s’est quelque peu dissolue dans les conceptions ethnocentristes des musiques du monde. En suivant des critères dichotomiques d’une rare ténacité, la « world music » a ainsi permis de réunir, et d’une certaine façon de juguler, le capharnaüm sonique des Autres.

Grâce à la sophistication des technologies de communication, cette tendance semble s’être radicalement modifiée. C’est surtout du côté de la club culture qu’on trouve les exemples les plus prospectifs dans ce domaine et, depuis quelques années, des courants bourgeonnent aux quatre coins de monde de manière étonnamment synchrone. Selon Étienne Tron, ce mouvement était inévitable. « Il faut reconnaître que les musiques occidentales tournent un peu en rond à l’heure actuelle. Les groupes rock reproduisent ce qui a déjà fait, la musique électronique existe depuis près de vingt ans, le rap depuis une trentaine d’années. C’est le moment pour insuffler un vent frais, de nouvelles chansons, de nouveaux rythmes. »

De grands explorateurs du son

Le Bailé Funk à Rio, la Zizek à Buenos Aires, le Coupé décalé à Abidjan, le Kuduro à Luanda, voire les inclinaisons afros de groupes tels que Vampire Weekend ou Yeasayer, constituent un aperçu succinct des dynamiques urbaines qui, à l’échelle planétaire recontextualisent en permanence la définition de la world music. Une manne pour toute une nouvelle génération de DJ cosmopolites qui puisent dans cette banque intarissable de sons et de rythmes « glocalisés » pour composer des sélections transculturelles. Face à cette pléthore de styles, l’orientation actuelle de la world music ne se situe plus au niveau des distinctions de genres, mais plutôt par rapport à l’adoption de procédures et de postures, communes. « Dans notre approche de la musique, on se sent un peu comme des Indiana Jones. On essaie toujours d’aller chercher là où personne n’a encore été pour dénicher un disque que personne ne connaît. » Même si l’Afrique reste un terreau de prédilection, Étienne Tron évoque avec la passion des grands explorateurs les nombreuses découvertes qu’il a pu faire aux quatre coins du monde ou dans les tréfonds d’Internet. Toute une gamme de trouvailles rythmiques que Radioclit enchaîne lors des Secousses, leur concept de soirée tropicale qu’ils organisent ponctuellement à travers le monde.

Au début du XXIe siècle, la nouvelle World music peut être envisagée à travers sa sérendipité. Elle se présente avant tout comme un vaste laboratoire d’échanges qui façonne, de manière totalement imprévisible, les esthétiques et les sensibilités musicales à venir. La collaboration fortuite de Radioclit et d’Esau Mwamwaya nous rappelle que, considérée sous l’angle de l’ouverture et des rencontres, la mondialisation commence toujours par une relation de proximité.

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Article déjà paru dans le magazine Vibrations N° 104 (juin 08)

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