Folk: Mercedes Sosa, hommage à La Negra


Suite à la disparition de Mercedes Sosa, nous republions ce portrait paru en 2006 dans le magazine Vibrations

Par Sandrine Teixido

Sur la route de Cordoba à Cosquin au centre de l’Argentine, dans la Vallée de Punilla, les voitures roulent en file indienne alors que les rues grouillent de monde à l’entrée de la ville. Pour la première fois cette année, le festival de rock de Cosquin se tient au même moment que son fameux festival folklorique. C’est dire si le rock est populaire en Argentine, beaucoup plus que n’importe quel autre genre importé comme le rap, pratiquement inexistant. Pourtant, ce soir-là, pour la clôture « des » festivals, la partie rock a une sacrée concurrence. En effet, se produit sur la scène folklorique la grande Mercedes Sosa, disparue du circuit musical depuis deux ans pour cause de maladie. Neuf mille personnes annoncent les journaux du lundi, plus vraisemblablement quatre à six mille se sont pressées au théâtre Atahualpa Yupanqui, drapeau argentin à la main et zambas au bout des lèvres, pour un concert qui sera retransmit en direct et intégralement à Buenos Aires. Après l’incontournable cri « Aqui Cosquin », le rideau s’ouvre sur l’énorme scène où trône une grande dame imposante assise dans un fauteuil de velours rouge, loin devant les musiciens : Mercedes Sosa

A 70 ans, sa voix s’impose, non pas juvénile, mais avec une vigueur encore étonnante. De là, le concert se déroule tambour battant, seulement interrompu par l’invasion intempestive d’une quinzaine d’officiels, montés sur scène sous prétexte d’un hommage à la « Tucumána » avec force cadeaux et danses folkloriques. « La Negra » aura vite fait de les congédier : « Laissez-moi chanter, je dois continuer. » Il faut dire que le contrat est serré et que d’autres artistes attendent derrière elle pour monter sur scène. D’ailleurs, si Mercedes Sosa n’a pas honoré le festival folklorique de Cosquin depuis sept ans, c’est qu’elle n’a pas toujours eu de bons rapports avec les organisateurs. Pour preuve, cette boutade lancée lors de l’interview : « La chanson “Sufrida terra mía” a été écrite par des gens de gauche et évidemment les gens de droite de Cosquin sont contre, ils préfèrent que je chante des chacareras, des choses pour danser. » Quelque quarante ans plus tôt, en 1965, la jeune femme issue de Tucumán, tout au nord de l’Argentine, vêtue d’un poncho et accompagnée de son bombo, le tambour emblématique du folklore argentin, n’était pas la bienvenue à Cosquin : « La commission ne voulait pas me laisser monter sur scène. C’est le chanteur Jorge Cafrune qui m’a imposée contre l’opinion de la commission. J’étais une femme de gauche, et à cause de cela ils ne voulaient pas que je chante », se souvient Mercedes Sosa. Mais le temps a passé et elle est devenue l’une des artistes les plus connues dans le monde, « avec Piazzolla et Atahualpa Yupanqui, qui sont morts», précise-t-elle. Elle sort péniblement de scène sous l’ovation du public, après avoir esquissé quelques pas de danse, engoncée dans son corset. Vite engouffrée dans une voiture, elle laisse derrière elle un public enchanté. Entre autoritarisme et énergie généreuse, elle sait exhalter dans le cœur de chaque Argentin un fort sentiment d’identité.

La « Negra » n’est pas blanche

Le concert était presque entièrement dévolu au nouveau disque, Corazón Libre, pour lequel le label Deutsche Gramophon désirait une Mercedes Sosa classique. Pour celle « qui a le sentiment de n’avoir jamais quitté le folklore argentin », la proposition peut sembler étonnante. C’est que le folklore s’oppose à une période où, à partir de la fin des années 80, il était de bon ton de mélanger chanteurs de musique traditionnelle et rockers. Dans ce sillage, Mercedes Sosa collabore durant les années 90 avec des gens tels que Charly Garcia ou Fito Paes pour des orchestrations à la tonalité pop. Aucune compromission là-dedans, mais des expérimentations plus ou moins réussies auxquelles elle met fin à partir de 1997, alors que son dos et les conséquences de sa maladie commencent à l’handicaper sérieusement. Le coma et la dépression qui s’en suivent seront le signe d’un retour aux racines, phénomène par ailleurs national et mondial qui voit la consécration des musiques du monde et de leurs niches traditionnelles.

Née en 1935 à Tucumán, Mercedes Sosa puise son âme et son inspiration dans le folklore régional : « J’étais professeur de danse à Tucumán, c’est pourquoi cela me coûte beaucoup de ne pas pouvoir danser sur scène. J’ai tout de même réussi hier soir, non pas une danse chorégraphiée, mais simplement pour faire lever les gens. » La petite negrita, surnom affectueux qu’on donne facilement aux jeunes filles, devient bientôt la « Negra ». Pourquoi ? Réponse évidente de Mercedes Sosa : « Parce que je ne suis pas blanche ! » On touche là à l’une des particularités de l’Argentine, presque l’une des seules nations de l’Amérique du Sud à avoir nié les origines africaines de son métissage et volontairement blanchit sa population. Résultat de la propagande de plus en plus mis à mal : pas de Noirs en Argentine et les Indiens, les plus foncés de peau de la population, font office de nègres locaux. « Non, il n’y a pas de racines africaines en Argentine, mais des indigènes. Nous avons un nombre important de races indiennes et aujourd’hui, c’est le moment de l’Indien. Beaucoup sont en train de sortir pour étudier et se défendre », continue Mercedes Sosa.

La zamba n’est pas la samba

Dans tous les cas, ce qui revient sur le devant de la scène musicale, c’est le folklore argentin, de plus en plus apprécié par la jeunesse avec des artistes tels que Soledad, Teresa Parodi, Liliana Herrero ou Luis Salinas. Pour Corazón Libre, elle a d’ailleurs fait appel à toute une nouvelle génération de folkloristes comme Rafael Amor, Eduardu Falú ou Teresa Parodi de nouveau, qui réactualisent zambas, chacarera, tonada ou cueca norteña. La zamba est l’expression reine de la région de Tucumán : « La zamba, explique Mercedes Sosa, n’est pas la samba avec un “s” qui est du côté des Brésiliens. Elle tire son origine d’une danse péruvienne du même nom qui est passée par le Chili, pour enfin arriver à Tucumán avec la zamba que nous connaissons, très aimée du peuple et qui est réellement la plus belle musique. » La chacarera, beaucoup plus connue, rythme enlevé et dansant typique du folklore argentin, est issue de Santiago del Estero, un peu plus au sud de Tucumán, cette région au nord de l’Argentine étant la grande pourvoyeuse de traditions musicales. Revigoré par des interprètes et des compositeurs de plus en plus nombreux et interprété par son ambassadrice nationale, le folklore argentin a perdu ses connotations péjoratives, comme celle de « borracho » (ivrogne) : « Le folklore, c’était pour les gens qui boivent du vin, explique Mercedes Sosa, mais c’est mieux de boire du vin que de prendre de la cocaïne ! Le vin que buvaient les gens pour chanter le folklore n’était pas bon, et du coup on les traitait de “borrachos”, parce qu’ils buvaient beaucoup de ce vin affreux. Bien sûr que nous les folkloristes, nous buvons du vin, mais parce que nous aimons bien manger et bien boire. Aujourd’hui, certains des nouveaux compositeurs talentueux, comme Falú, ne boivent pas d’alcool. » Signe des temps…

De la chansonnière argentine à la diva sud-américaine

Si elle interprète des rythmes rapides comme la chacarera ou la cueca norteña, c’est la zamba, voire la cueca de Mendoza, très proche de la zamba, qu’elle affectionne tout particulièrement. Profondément mélancolique et romantique, c’est avec elle qu’elle emporte son public. Formidable interprète, sachant toucher avec la grâce des émotions, elle choisit depuis toujours avec beaucoup de soin son répertoire où elle privilégie la beauté des compositions et des textes. Dès le début de sa carrière, dans les années 50, elle rejoint le mouvement des Nuevos Cancioneros de Mendoza qui met l’accent sur la vie quotidienne de l’homme de la campagne, ses joies et ses tristesses. Rapidement, elle s’inscrit dans l’univers plus vaste de la chanson contestataire sud-américaine et reprend les textes de chanteurs comme la Chilienne Violetta Barra, par exemple. Puis elle prête sa voix à des poètes argentins : citons Felix Luna qui a composé avec Axel Ramirez les très beaux thèmes de l’album Mujeres Argentinas. Chanteuse populaire par excellence, elle transcende les styles et les frontières par la beauté de sa voix, d’autant plus que le folklore sur lequel elle s’appuie s’inscrit dans une zone d’influence sud-américaine. Les multiples collaborations – retenons le disque Mercedes Sosa sorti en 1976, dans lequel elle interprète des textes du Chilien Pablo Neruda, de la Péruvienne Alicia Maguiña, du Cubain Bola de Nieve ou encore Corazón Americano en 1986 avec Milton Nascimento – ont fait d’elle une diva sud-américaine, largement récompensée dans les années 90 par une pléthore de prix et d’honneurs, des plus élogieux aux plus absurdes. « C’est une lourde responsabilité, je ne suis pas la représentante de l’Amérique du Sud, se défend Mercedes Sosa. C’est un continent beaucoup trop grand. Ce qui se passe, c’est que je suis vraisemblablement l’artiste qui a le plus visité de pays, de l’Amérique du Sud à l’Amérique du Nord, en passant par l’Amérique centrale ».

La plus belle récompense, pour celle qui a connu ses années de militantisme, n’est-elle pas de voir une grande partie du continent virer à gauche ? Certes, mais elle reste préoccupée par un conflit beaucoup plus localisé : « En ce moment, nous avons beaucoup de problèmes avec l’Uruguay. La construction de papeteries industrielles implique de déverser les déchets dans le fleuve de la Plata. Celui-ci est pollué, mais ce n’est pas pour autant que nous devons contaminer le fleuve uruguayen. J’espère que cela ne va pas causer de problèmes avec l’Uruguay, parce que nous sommes deux nations très proches. » La politique a toujours eu chez Mercedes Sosa une valeur réactionnelle, liée à un contexte précis. C’est parce que la dictature tente de restreindre ses concerts qu’elle s’exile en Europe en 1980. Elle reviendra en Argentine en 1982. « Je n’appartiens à aucun parti, je suis une chanteuse populaire argentine, je ne suis pas une chanteuse politique et je ne suis l’amie d’aucun gouvernement », martèle-t-elle malgré son apparition aux côtés de la femme de l’actuel président Kirchner dans un grand magazine local. La « Negra » s’accroche à son identité gauchiste qu’elle répète à l’envi, comme quelque chose de l’ancien temps, qui aurait pris avec les années la patine d’un folklore traditionnel. Car plus que tout, ce qu’elle préfère chanter, c’est sa chère zamba. Aujourd’hui, Mercedes Sosa est plus argentine que jamais. Diminuée, elle ne peut plus prendre l’avion, mais sa voix reste la même. Grandiose, forte, plus grave, plus solennelle.

Article déjà paru dans le N° 81 du magazine Vibrations (2006)

Tags: , , ,

2 Réponses à “Folk: Mercedes Sosa, hommage à La Negra”


  1. 1 Cyrille jan 19th, 2010 à 15:28

    Hommage à la Négra

    Mercedes Sosa, a accompagné un grande partie de ma vie avec ses chansons, son charisme et sa voix unique, elle est décédée le 4 octobre dernier, est j’en suis informé qu’aujourd’hui !!! C’est une grande tristesse pour moi, que d’heures, ou plutôt, que de jours à écouter ses chansons et ses mélodies empruntes de joies, de bonheurs, mais aussi des dures réalités des hommes… Elle était pour moi comme un guide sur le long chemin de la vie, elle qui était si bonne et généreuse, elle aimait les hommes et détestait l’injustice qui était son combat à travers ses chansons… Merci à toi femme d’exception, tu étais la preuve vivante que les individus ne sont pas tous mauvais, et tes chansons resterons là pour que nous ne n’oublions pas les messages que tu voulais nous faire passer…

  2. 2 Labadie Xavier déc 22nd, 2011 à 3:21

    Pendant des années j’ai cherché à joindre Mercedes Sosa à travers son agent Fabien Elmatus . Est- il possible d’ entrer en contact avec un de ses familiers ou amis pour leur remettre un poème que j’ai écrit sur elle avec les tires de ses chansons

    Si un dia he sabido expresarme a traves la poesia es gracias a Mercedes Sosa y Atahualpa Yupanki que conoci en Paris , se intitula: “SOY DE TU GENTE”

    Bendito nueve de julio En el que, parami oido En un pueblo americano Una estrella ha nacido

    Cantando de su voz De tucuman a Mendoza Poemas de sus amigos Hija d’Ema y Ernesto Sosa

    Gracias a la vida Gracias a tu gente Que siempre de la huida Protegere en mi mente

    Para no olvidar Alfonsina Ni el gran Victor Jara Me ayudaran Valentina Isabel y Violeta Parra

    Como un pajaro libre Cantar todo a pulmon abierto Segun el favor del viento En mi barco , quieto, en puerto

    Madera cantora del santiagueño grito Toca campana de palo tambien Mientras Atahualpa y Guillen Los dos meceran el Negrito

    Cuando tenga la tierra el paria Triunfo agrario del labrador De Victor Jara cantara la plegaria Con su hermano Juancito Labrador

    De la Libertad , nuestra Hermana Yupanki una copla me ha cantado El negrito se durmio con la luna Tucumana Gracias Mercedes, el corazon me has tocado

    Javier Labadie Paris 4 de agosto 1998

Exprimez-vous!




Vibrations Jukebox


Archives