Festival: Le compte-rendu des Trans


Distribution de claques aux Trans Musicales de Rennes. Eric Delhaye revient sur les moments forts de la 31e édition du festival rennais

Courage, chante The Whitest Boy Alive, et on comprendra plus tard pourquoi. Le quartette d’Erlend Øye essuie les plâtres, jeudi 3 décembre, du retour des Trans Musicales de Rennes dans une de leurs salles historiques, le Liberté enfin rénové. En fait de plâtre, plus orfèvre que maçon, The Whitest Boy Alive cisèle d’emblée un des concerts de cette 31e édition, avec sa pop housy (deep pop ?) au groove retenu, qui se danse mains dans les poches et sourire aux lèvres. Puis la soirée s’étiole. Ainsi le r&b rétro-futuriste de VV Brown (doo-wop, pop, funk… on connaît la formule), surproduit et lissé, n’arrive pas à la cheville des Noisettes (pourtant pas le meilleur groupe du monde). A l’étage surpeuplé, Beast prétend marier Ennio Moricone et Nina Simone dans ce qu’il qualifie de trip-rock, en fait le croisement convaincant de Moloko et de l’electro-indus, porté par la grande voix (on pense à Eartha Kitt) de Betty Bonifassi.

Mais c’est sur Abraham Inc. que l’on mise pour relancer la soirée. Le super-groupe, récent auteur de l’album “Tweet-Tweet”, peine pourtant à carburer totalement. Alors que David Krakauer et SoCalled continuent de combiner klezmer et hip-hop (avec le talent que l’on sait en configuration Klezmer Madness!), le renfort du funky et débonnaire Fred Wesley plombe un peu l’affaire malgré un House Party de rigueur. On passera finalement sur An Experiment On A Bird In The Air Pump (trois Londoniennes lookées qui jouent fort et mal avec une conviction touchante) pour échouer sur les calamiteuses bimbos serbes de Vrelo : grosso modo, des chants paysans du XIIe siècle entonnés par les Pussycat Dolls, sur la rythmique de Rammstein et une chorégraphie de Kamel Ouali. Courage.

On en vient à soupçonner la surdité du programmateur Jean-Louis Brossard, le lendemain, quand on rejoint la Cité. Mais le vendredi, c’est distribution de claques. Alors que les longues plages psychédéliques des hippies Brightblack Morning Light cherchent à installer une transe quand même plus accessible sous psychotropes que sous galette-saucisse, une violente droite nous arrive de la main de GaBLé. Le génial trio caennais revient aux Trans avec une création renforcée par une violoncelliste, un percussionniste et une chorale normande vintage qui joue de la guitare renversée et du gobelet en plastique, élargissant d’autant son champ des possibles. Impossible n’est pas GaBLé qui imagine un folklore traversé de noise rock avec textes, compos et arrangements articulés comme des collages dadaïstes, où le fracas des machines percute les ritournelles enfantines, les beats electro la boîte à Meuh. GaBLé met le public sous cloche et ne le libère que pour entendre la première ovation du festival.

Pas de bol pour Cass McCombs qui suit et dont tout le monde se fiche avant de rejoindre le Parc Expo où les copains islandais de FM Belfast s’amusent bien à balancer leur electro-pop festive à base de Pump Up The Jam, tandis que la chorale anglaise Gaggle fait l’effet de dix-sept Björk braillant à la sortie d’un pub. Circulez ! D’autant que c’est Terry Lynn qui dégaine. La Jamaïcaine, flanquée de quatre musiciens décoratifs à peine sonorisés, balance son flow tout-terrain sur un dancehall bodybuildé, dont l’irrésistible Kingstonlogic 2.0 sous perfusion Daft Punk.

Rien d’inoubliable mais on est monté d’un cran et on ne descendra plus. D’abord avec Jessie Evans qui, épaulée par le batteur Toby Dammit, remplit la scène de son glamour rock’n'roll. La chanteuse maniant la no-wave, le saxophone et les contorsions, la comparaison avec James Chance s’impose aussi. En plus sexy. Changement d’ambiance chez Fever Ray, le groupe de la fascinante Karin Dreijer Andersson (The Knife), plus crépusculaire qu’un Dead Can Dance, qui pousse le concept dark jusqu’à jouer dans une obscurité quasi totale. Forte impression. C’est peu dire que le contraste avec la pyrotechnie de Major Lazer brûle les yeux, portant le festival à l’état de braises. Sans son complice Switch mais avec des MCs et danseuses azimutés, Diplo réduit à leur squelette digitalisé les riddims jamaïcains les plus sexuels, transformant la scène en lupanar pour filles consentantes (dont Jessie Evans).

Too much ? Bien sur que non, mais le débat fait rage. A la sortie, on croit bien que plus rien ne poussera sur cette terre brûlée, même si de bons échos proviennent de The Field et Aeroplane. Erreur : sur le fil, Solillaquists Of Sound confirme qu’il est depuis des années le groupe le plus injustement méconnu du hip-hop alternatif. Conduit par le machiniste frappé DiVinCi, tendance Dan Deacon, le quartette floridéen (MC Swamburger et les chanteuses Alexandrah et Tonya Combs) balance old school, abstract et drum & bass en citant Strange Fruit et Din Daa Daa de George Kranz, jusqu’à retourner un parterre qui y jette ses dernières forces.

Au troisième jour, on s’échauffe gentiment sur la pop élégante de Django Django, quelque chose de Talking Heads avec une voix qui plafonne. Tout le contraire de Derek Meins qui, avec le batteur Robert Dylan Thomas, forme le duo anglais The Agitator. Derek Meins, crooner désarticulé monté sur bretelles, cache dans son coffre un réacteur qui propulse des chansons rhythm’n'blues, jazz et rockabilly avec une puissance nucléaire. Usant sur la longueur, alors que lui ne fatigue jamais. Voix toujours : celle de la mamie soul Naomi Shelton qui a signé son premier album après un demi-siècle de carrière. Tous les codes 60’s sont respectés dans ce qui reste moins charmant que totalement prévisible, malgré des Gospel Queens curieusement rajeunies de quarante ans. La voix du rare Rodriguez (Sixto Diaz Rodriguez), que l’on retrouve au Parc Expo, s’était aussi perdue en route. Exhumé (la rumeur l’a tenu un temps pour mort) à la faveur de la réédition récente de “Cold Fact” (1970), le songwriter renoue avec un répertoire folk entre Dylan et Donovan parfois sublime (Sugar Man, I Think Of You…), dont il s’ennivre autant que du vin rouge qu’il engloutit cul-sec.

Pendant ce temps, l’Irakien (installé au Canada) The Narcicyst plaque des cordes orientales sur un hip-hop convenu qui dessert la pertinence de ses textes, puis Push Up! (avec notamment Sandra Nkaké et Karl The Voice) échoue dans sa tentative de devenir le super-groupe du groove hexagonal, malgré un torride final P-Funk. La fraîcheur et l’originalité sont plutôt du côté des Sud-Africains BLK JKS, auteurs cette année d’un saisissant premier album (After Robots). Avec un relâchement jamais dilettante, le quatuor produit un prog rock tirant vers le math rock, puis un dub qui évoque Mars Volta chez On-U Sound, tandis que les déflagrations succèdent aux accalmies, le tout superbement chanté en anglais et zoulou sur des mélodies héritées de Hugh Masekela ou Miriam Makeba. On en reparlera.

Malheureusement, le gros des troupes est déjà scotché par l’électro concassée de Mr Oizo dont le Flat Beat vient nous rappeler qu’il a un peu perdu de sa singularité chez Ed Banger. D’un hall à l’autre, la programmation part dans tous les sens, depuis les breakdancers de Groove Control jusqu’au collage inconsistant Pixies-Beastie Boys de The Politics, alors qu’on n’est guère retenu que par le funk-rock du duo batterie-basse The Carps. Pendant que le rouleau-compresseur est à l’oeuvre au hall 9 (Popof, Danton Eeprom…), c’est The Very Best qui ruine ce qu’il nous reste de mollets : la rencontre du tandem franco-suédois Radioclit et du chanteur malawien Esau Mwamwaya accouche d’une fiesta du tonnerre, confirmant le syncrétisme des musiques electro et africaine comme la grande affaire du moment. Encore un souvenir solaire qui, sur le chemin du retour, repousse la tempête qui menace.

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6 Réponses à “Festival: Le compte-rendu des Trans”


  1. 1 papé déc 7th, 2009 à 21:26

    c’est bien tout ça mais vous avez pourtant délaissé la résidence du projet express (monté en 3 semaines) de Gaëtan Roussel ..il était pourtant présent pour 5 concerts !!

  2. 2 THOMAS déc 8th, 2009 à 17:27

    “puis Push Up! (avec notamment Sandra Nkaké et Karl The Voice) échoue dans sa tentative de devenir le super-groupe du groove hexagonal, malgré un torride final P-Funk”

    Voilà une affirmation bien sentencieuse et peu argumentée. Pour les avoir vu en live et pour avoir visionner celui de Rennes sur ARTE TV, il me semble que le public vibre bien au son du groove de PUSH UP ! Alors je ne sais pas si ils deviendront “le super groupe du groove hexagonal” mais je sais que cela fait longtemps qu’on a pas vu un groupe français aussi groovy !!! Mes salutations respectueuses

  3. 3 Eric Delhaye déc 9th, 2009 à 12:55

    Bonjour à vous, Papé, j’ai effectivement raté la création de Gaëtan Roussel, tout comme j’ai certainement raté une bonne part des artistes programmés… C’est la loi dans ce genre de festival ! C’est vrai que Gaëtan s’est produit à plusieurs reprises, mais toujours à 21h dans une salle excentrée, ce qui imposait de rater plusieurs autres concerts dans l’intervalle. Il fallait faire des choix. Thomas, concernant le concert de Push Up!, je n’y ai rien entendu de bouleversant, encore moins de novateur. C’est vrai que le public dansait, mais doit-on seulement attendre du groove qu’il nous fasse bouger les fesses ? Free your mind and your ass will follow, certes, mais ça ne m’a pas vraiment agité les neurones. J’avoue aussi ne pas avoir suivi la totalité du set (on court toujours d’une scène à l’autre…) mais des personnes que je tiens en estime ont confirmé mon impression. Cela dit, je serai ravi de revoir Push Up! pour qu’ils me fassent changer d’avis… Et si je n’ai pas plus argumenté mon retour sur chacun des concerts, c’est pour ne pas rendre un article encore plus long qu’il ne l’est. Je vous remercie en tout cas de l’avoir lu. Salutations !

  4. 4 THOMAS déc 10th, 2009 à 17:25

    Merci à toi Eric pour ta réponse et surtout pour la sincérité de celle - ci. C’est tout à ton honneur. Gageons qu’une prochaine date de Push Up te fasse changer d’avis. Et pour les Trans, j’ai bien conscience de l’incroyable challenge que dois relever le journaliste pour en voir le plus. Cela reste, à mon humble avis, le meilleur festival d’ici et d’ailleurs.

  5. 5 Pierre Alain déc 14th, 2009 à 16:51

    Je suis assez d’accord avec cet article, …mais j’ai fait une autre très belle découverte au 4Bis très tôt le vendredi après midi . Un jeune groupe breton du nom de Poor Boy, au rock qui pourrait semblé conventionnel mais qui aligne en fait une synthèse des 30 dernières années . L’ écoute de lalbum a vraiment confirmé mon avis. Et en plus c’est totalement maitrisé et bien loin de l’amateurisme que j’ai pû constater chez beaucoup d’autres groupes présents . Mais bon, c’est le risque a prendre pour ce festival défricheur .

  6. 6 stephane Ritzenthaler jan 12th, 2010 à 15:31

    Très bon compte rendu des Trans ! je rajouterai juste que je me suis bien laisser emporter par le concert de The Hook and the Twin (je leur predis un bel accueil pour leur 1er album!) le single “Bang bang cherry” je ne m’en lasse toujours pas!

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