Hommage: Lhasa De Sela


Lhasa De Sela est décédée à son domicile de Montréal pendant la soirée du 1er janvier 2010, des suites d’un cancer du sein. Elle était âgée de 37 ans.

Un excès d’émotion et de gravité avait fait naître une blessure sourde et menaçante. Des micros lésions pesaient sur la voix de Lhasa. Ces petits kystes disparaissaient puis attaquaient de nouveau ses cordes vocales comme une série de points d’interrogations ponctuant la partition bien écrite d’une tournée. Pendant les concerts qui ont suivi la sortie de son deuxième album The Living Road, Lhasa avait navigué entre voix de tête et voix de poitrine, titillant ainsi les frontières entre deux approches inconciliables. Après quelques alertes, l’instrument sensible se grippa. Soudain, sa corde vocale lâcha.

Des membranes fragiles.

« J’avais pris l’habitude d’aimer les tempêtes d’émotions, de chanter avec une voix gutturale et une dimension dramatique intense quand mon corps a dit “non”. C’était trop violent pour ces membranes fragiles dont dépend une énorme mécanique. À force de vouloir tout donner, je n’avais plus rien à offrir. Ça a été une grande claque dans ma vie. J’ai pu finir la tournée avec une discipline de fer et du sommeil, mais il a fallu choisir entre une vie de moine et une nouvelle aventure musicale. »

Jamais, depuis les chansons sans fin de son enfance jusqu’aux débuts dans les bars et au succès mondial de La Llorona (superbe premier album vendu à 550 000 exemplaires), Lhasa n’avait songé à vivre sans chanter, ni à chanter sans vivre. Elle a donc écouté son corps et sa voix, sans forcer. « Je suis heureuse de cette nouvelle approche moins coûteuse en efforts, plus proche de ce que je suis, plus mature peut-être. Je viens d’une tradition où la musique prend les gens par les épaules et les secoue, or les émotions peuvent naître autrement. C’est la différence entre l’amour et l’amour passionnel qui bouffe votre énergie avec le tourment et le drame en moteur, mais qui finalement vous épuise. » « Rising », un des titres les plus bouleversants de l’album, évoque la tempête qui serait la cause d’une absence…


Place aux imperfections. Quand on retrouve Lhasa à Paris, on l’imagine marquée, mais elle s’avère surtout réconciliée avec elle-même, débarrassée de la culpabilité qu’elle chantait jadis avec brio et humour. « J’ai traversé des épreuves intenses qui m’ont secouée, confie-t-elle pudiquement. J’ai compris que la culpabilité est un conflit avec soi-même qui peut coûter cher. Chercher à mieux se connaître et se respecter, c’est un long chemin. » Arrivée à destination sept ans après The Living Road – dont deux passés en tournée –, Lhasa a posé ses bagages à Montréal, changé d’équipe pour adopter une bande de copains de son quartier et tester un mélange inattendu, porté par la harpe, la pedal steel, le piano, et une voix à la fois libre et maîtrisée, assumée et sincère.

Surtout, elle a changé sa façon de faire. Lhasa est un album fabriqué sans ordinateur. La bande analogique et sa chorégraphie de mixage à plusieurs mains laisse ainsi place aux humanités, à la sincérité, aux petites imperfections et à l’harmonie entre musiciens. Une prise de risque rare à l’heure où les facilités des logiciels permettent de gommer à l’infini et de remodeler la voix à l’envi. « J’ai adoré cette expérience. Il faut une certaine humilité pour accepter les petits défauts parce qu’en enregistrant tous ensemble, on n’est plus seule avec sa voix, mais porté par les autres. Le numérique et son obsession de la perfection va à l’encontre de l’intégrité. Il n’y avait pas l’auto-tune à l’époque d’Al Green ou Sam Cooke et leurs voix sont magiques. Je ne veux pas être puriste, mais il faut savoir s’arrêter avec la technologie, laisser les choses vivre. Trop triturée, une fleur meurt. »

Délaissant les terrains hispanisants et le timbre d’orage de Chavela Vargas qui l’avait porté à ses débuts, entre rancheras et tourbillons tziganes, Lhasa a replongé ses oreilles dans les tessitures de velours de la soul music. « Al Green est un chanteur exquis. Aujourd’hui, je suis plus sensible à la retenue, à la justesse et la générosité de ce type de geste vocal. Tout est là : tristesse, humour, sensualité. » Au passage, elle a conjugué tous ses textes en anglais, la langue de l’intime pour cet Américaine, qui s’inspire de ses rêves « J’ai grandi au Mexique et vécu en France, mais l’anglais est ma langue maternelle. L’espagnol m’a ouvert des portes immenses et permis de dire certaines choses. Mais pour moi, c’est une langue du dimanche, et je voulais écrire dans la langue de tous les jours. »

Retour à l’enfance.

Comme pour exprimer au mieux cette quête d’essence ordinaire, Lhasa publie aujourd’hui un album qui porte le nom de l’artiste. Juste Lhasa ? « Je lisais beaucoup sur le Tibet après sa naissance, confie sa mère, la photographe Alexandra Karam, installée à Marseille. J’ai trouvé ce prénom après notre départ en bus sur les routes pendant une quinzaine d’années, le bébé avait deux mois. Elle n’avait pas de nom car à cette époque aux Etats-Unis, c’était encore légal de prendre son temps pour choisir. Une nuit, au nord du Mexique, ça m’est venu d’un coup : Lhasa, la ville des Dieux, capitale d’un pays où le dirigeant a une vie spirituelle. »


Lhasa est bien issu de la trajectoire à part de son auteur-compositeur, éduquée sur les routes avec l’imaginaire pour école, aux côtés de parents profs et artistes ayant transformé un vieux bus scolaire en bibliothèque mobile. Un peu hippie, ce projet éducatif seventies qui faisait de la vie de famille une aventure permanente ? « On voulait initier nos enfants à la créativité, précise sa mère. C’est aussi important que l’école qui nous prenait trois heures par jour. Le reste du temps, nos filles faisaient ce qu’elle voulaient : chanter, faire des spectacles, écrire, lire. Tout sauf regarder la TV ! C’était une vie un peu spéciale, mais je ne dirais pas “hippie”. On est toujours plus qu’un nom ou une étiquette. »

Un film avec Madonna À 36 ans, dont douze de carrière, Lhasa ose donc enfin mettre son nom et sa photo sur une pochette. « Pour moi, avancer dans la vie, c’est enlever des couches, voir ce qu’il y a derrière pour trouver sa propre créativité et son envie ». Lhasa va ainsi à l’épure, avec une orchestration limpide, folk et onirique, comme suspendue par la harpe, hors des codes, du présent, du futur et de ses impératifs binaires, avec une texture organique et chaleureuse sur laquelle s’invite la poétique de la scène canadienne, soit quelques amis venus donner d’eux-mêmes, sans ego, juste pour aider à pousser plus loin la route vers soi.

« J’aime provoquer Lhasa parce que c’est quelqu’un qui prend son temps, parfois des années, pour écrire une chanson où chaque détail est pesé, explique le Canadien Patrick Watson, venu poser sa patte sur deux titres. Mais elle est aussi touchante quand elle improvise, ça me donne des frissons. » Avec son grain mat, suspendu entre l’ici et l’ailleurs, cet album est à l’image des racines multiples de Lhasa, d’une famille d’artistes. Ses sœurs ont choisi le cirque et son vécu intense du présent, quand Lhasa se réjouit de pouvoir fixer le son sur disque, un peu comme sa mère, qui continue avec pellicules et papier aux tons chauds, que Kodak ne fabrique plus, « à photographier l’invisible, à capter l’âme que la nature ou une personne exprime. » Lhasa, elle, a réussi à l’enregistrer sur une bande en voie de disparition. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, Madonna l’a choisi pour habiller son film. Lhasa a aussi écrit un livre, “La route chante” (Editions Textuel), dont le premier chapitre s’intitule « Dénuement ». Ce n’est qu’un début.

Article paru dans le magazine Vibrations n° 114 (Mai 2009)

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7 Réponses à “Hommage: Lhasa De Sela”


  1. 1 SdC jan 6th, 2010 à 10:01

    Arrrggg.. La tera mauvaise nouvelle. Gros coup de blues

  2. 2 Leventinvite jan 6th, 2010 à 11:33

    Quelle triste nouvelle pour commencer l’année 2010… Cela m’a touché. Sa voix continuera à faire vibrer mon cœurs et mon corps…

    Bon voyage Lhasa et merci pour ces douces mélodies…

  3. 3 kkwet jan 6th, 2010 à 12:32

    Pourquoi c’est une belle artiste comme elle qui part et pas ce vieux machin d’Halliday qui casse (enfin ! ) sa pipe ! C’est trop p’injuste !

    RIP

  4. 4 DUBOIS CHRISTIAN jan 6th, 2010 à 14:46

    Bonjour,

    C’est toujours injuste la mort que se soit d’un artiste au d’un simple citoyen, je n’aime pas Johnny Halliday, mais je ne souhaite pas sa mort, son monde n’est pas le mien.

    Sinon, la mort de Lhasa à l’âge de 37 ans n’est pas quelque chose de naturel pour nous autres qui restons là, en vie. Il restera ses chansons, ses disques, sa voix si particulière. Le temps ne fait rien à l’affaire, nous sommes déjà à la naissance programmé pour mourir c’est les cycles de la vie, il faut le prendre comme une chose naturelle. Vic Chesnutt, Lhasa, demain à qui le tour?? Nous sommes dans la main de Dieu ( si vous êtes croyant ) mais ces choses s’apprennent avec la vie. Moi, j’ai 53 ans et peut être que demain je partirai sans que je m’y attende ou alors soudain la maladie arrive sournoise par l’arrière. Lhasa est partie, nous pouvons la garder dans nos coeurs comme tant d’autres artistes, Janis Joplin, Jim Morisson, Johnny Cash, mais ils restent toujours avec nous.

    Cordialement,

    Christian.

  5. 5 sad-sebastian jan 8th, 2010 à 21:59

    hommage à Lhasa elle n’a pas eu une vie longue mais a reussi a en faire quelque chose de beau pour les autres, merci. Sur ce je vais ecouter la llorona

  6. 6 Tomzy jan 10th, 2010 à 16:46

    c’est vraiment horrible et triste…pfff pas de mots.

  7. 7 Ariane Morais-Abreu jan 14th, 2010 à 2:22

    ” Con toda palabra” et toute l’émotion, que provoque la perte d’un être cher, je remercie Lhasa pour le don qu’elle nous a fait. Trois albums magnifiques et rares, un talent précieux et une générosité créatrice sans mesure… Sa voix, son chant, son énergie musicale transporte bien au-delà !!!! Obrigada pa sempre

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