On la savait malade, mais la nouvelle a refroidi la fin de l’été: Abbey Lincoln est décédée à New York le 14 août dernier. Elle avait 80 ans. Un rare entretien à l’époque de son ultime enregistrement est paru dans Vibrations de juillet 2007. Nous le republions ici.
La rencontre a failli ne pas avoir lieu. À près de 77 ans, Miss Abbey Lincoln ne veut plus se plier aux contraintes de ce qu’elle n’a jamais considéré comme un métier. Sa santé lui commande le repos. Mais plus que tout, son caractère insoumis, pas celui d’une diva, celui d’une femme forte, fière, qui vous regarde dans les yeux et vous réponds d’une voix ferme et souvent autoritaire, lui dicte seule sa conduite viscéralement indépendante. Toute sa vie, Anna Marie Woolridge, de son vrai nom, a avancé la tête haute, le verbe sans concession, s’est choisi une vie guidée par le refus de l’injustice et la farouche préservation de sa liberté de penser et de dire.
Au nord de Manhattan, dans un quartier de vieux immeubles où beaucoup de new-yorkais rêvent d’habiter, Abbey Lincoln vit au rez-de-chaussée. Le portier filtre avec tact les entrées des visiteurs. Accueillis par sa femme de compagnie, les journalistes sont conduits à patienter dans l’entrée. Les œuvres d’art africain captent le regard, dans chaque pièce, sur les tables, à même le sol. Les peintures, les teintures et les objets renvoient à une histoire, celle du jazz, de la culture afro-américaine. Les portraits ou photos de Sonny Rollins, Ornette Coleman, et autres musiciens tapissent les murs. « Je peins depuis le début des années 80, je suis une artiste. » La sentence n’est pas péremptoire. Abbey Lincoln a mis sur ses toiles le souvenir de ses rencontres. « Il n’y a pas d’explication, de technique, d’apprentissage. Je peins ? Je m’exprime. C’est comme rédiger une lettre à soi-même, rien de si extraordinaire. Je chante, je vis, j’écris. Tout est possible pour tout le monde. Il suffit de vouloir. Et vous, que faites-vous de votre vie ? » La passion ne tarde jamais à surgir derrière ses mots.
L’automne dernier, Abbey Lincoln est retournée en studio pour revisiter ses chansons les plus personnelles. Affaiblie, on l’a conduite de son domicile au lieu de l’enregistrement en voiture, pour des sessions courtes mais intenses. La production avait prévu d’imprimer les paroles des thèmes sélectionnés, Abbey Lincoln ne s’en est pas servie. En une prise la plupart du temps, elle a rendu toute l’émotion contenue dans des textes signés de sa main. Miraculeusement, sa voix a concentré toutes ses forces, ravivé une sensibilité à fleur de peau. Aujourd’hui recluse dans son antre sombre mais protecteur, Abbey Lincoln s’est coupée de l’extérieur, comme éreintée de devoir se battre contre ce monde qu’elle rejette, « inhumain, violent », dit-elle souvent. « Cet appartement m’attendait. Ici, je suis en paix. Je fais ce que je veux. Je n’écoute pas ce qui se passe aujourd’hui, cela ne m’intéresse pas. Je ne veux pas perdre mon temps avec la médiocrité ambiante. Pour quoi faire ? Vous avez ce temps à perdre vous ? Moi pas. » Si son verbe rudoie parfois ses interlocuteurs, il ne vise que le matérialisme et l’égoïsme qui la révoltent toujours autant. Nombreux sont les souvenirs d’interviews douloureuses, où Miss Lincoln semblait plier sous le poids de la rudesse du monde. Les larmes lui venaient aux yeux à l’évocation d’un fait d’actualité, d’un reportage aperçu au cœur d’une de ses nuits d’insomnie. A présent, la chanteuse transforme cette angoisse en colère, comme à ses débuts.
À la fin des années 50, la native de Chicago, dixième d’une famille de douze enfants, n’a pas encore trente ans. Sa voix est grave, dans son timbre, mais aussi dans son ton. Elle chante sur le label Riverside, entourée de musiciens immenses : Sonny Rollins, Wynton Kelly, Kenny Dorham, Paul Chambers, Philly Joe Jones, Benny Golson. Sans être une vocaliste éblouissante sur le plan technique – elle ne scatte pas, ne phrase pas comme un trompettiste ou un saxophoniste –, Abbey Lincoln imprime sa griffe sur les thèmes qu’on lui propose, souvent des standards, avec sa manière d’insister sur un sentiment, de laisser du temps au temps, entre les mots et les lignes. Son style est atypique, mélange de conviction, de révolte, de chaleur et de distance. La jeune femme a de l’allure, un port, une tenue, son chant aussi. Elle a commencé par se produire dans des clubs de sa ville et des environs. Très vite, elle a refusé de se cantonner dans ce rôle de « lounge singer » raffinée que l’on admirait tant pour sa silhouette gracile et sexy – les pochettes de ses premiers albums la montrent dans des robes cintrées et souvent décolletées – que pour ses interprétations policées.
Attirée par le bouillonnement de la scène jazz new-yorkaise, la jeune femme quitte tout pour aller se mêler à ces musiciens qui affichent cette liberté qui la guide. Elle aussi ambitionne d’exprimer son ressenti, sa singularité. « Ma mère était une femme forte, fière, libre. Mon père un exemple de droiture. J’ai tracé ma route et la musique de cette époque m’a éblouie. J’ai eu la chance d’entendre Charlie Parker, de rencontrer Duke Ellington, Lionel Hampton. Roach m’a beaucoup appris. Et Dizzy Gillespie. Ils jouaient la musique de nos ancêtres. »
Sur ses premiers enregistrements, Abbey Lincoln fait déjà entendre sa différence. Quand d’autres chantent « It Ain’t Nobody Business » de façon légère, elle y met ce côté « ce qui est en moi ne vous regarde pas ». Tout au long de sa vie, elle avancera sur ce fil étroit : chanteuse entière qui ne calcule pas ses efforts, son investissement, et signifie en même temps avec vigueur que ce qu’elle vous donne n’est pas tout. Mélange d’orgueil, de pudeur et d’impudeur, son art sera toujours dans cette dichotomie : se donner, tout donner, mais ne rien se laisser prendre. Même débutante, son chant est empreint d’une grande profondeur. Lorsqu’elle reprend « Little Niles », composé par Randy Weston pour son fils, les paroles écrites par Jon Hendricks se drapent de tendresse et de gravité. Jusqu’au murmure final.
En 1956, elle joue dans le film The Girl Can’t Help It, à Hollywood. On souligne sa beauté à couper le souffle dans la robe que portait Marilyn Monroe dans Les Hommes Préfèrent Les Blondes. Mais le tournant de ce début de carrière survient lors de sa rencontre avec le batteur Max Roach. Musicien emblématique de l’avant-garde, militant et acteur majeur de la scène jazz, Roach (comme elle l’appellera) et Abbey Lincoln se lient à la scène et dans la vie. Elle devient plus sélective dans le choix de ses partenaires et de son répertoire. En 1960, elle grave avec lui, Freedom Now Suite, un manifeste pour la cause noire, où son chant devient cri, défait de toute inhibition, rageur, sur le fracas des tambours du batteur. « Il m’a poussé à être totalement en harmonie avec moi-même », dit-elle alors. La session préfigure un investissement de plus en plus fort du couple dans une expression engagée. On retrouve la chanteuse sur Percussion Bitter Suite. Abbey Lincoln et Max Roach se marient en 1962. Pendant dix ans, la jeune femme se consacre à quelques rôles (en 1964 dans Nothing But A Man, en 1966 dans For The Love Of Ivy), mais enregistre peu, prisonnière aux yeux des grands labels de son côté « pasionaria politique ». « Comment peut-on faire une carrière sans livrer son point de vue sur le monde ? A quoi bon prendre un micro et ne pas s’investir? » insiste-t-elle en y repensant.
De cette époque, Abbey Lincoln parle peu. Plus que de la défiance du système à son égard, elle souffre de la rupture douloureuse d’avec son compagnon, en 1970. En interview, le nom de Roach lui inspire souvent rancoeur et douleur. Jamais surmontée, la fin de cette histoire, sa grande histoire, dans des conditions difficiles perceptibles entre les lignes, brisera un peu plus sa confiance en l’autre. Abbey Lincoln se replie, regarde le monde qui l’entoure avec défiance. On la retrouve au début des années 70 avec l’album People In Me et sa magnifique chanson titre. Puis au milieu des années 80 avec deux opus intitulés Abbey Sings Billie, où elle rend hommage à sa chanteuse favorite. « Billie n’a jamais cherché à sonner “joli”, juste à raconter ce qu’elle avait sur le cœur. À part Bessie Smith avant elle, personne n’a été à ce point à l’essentiel. »
Au début des années 90, lorsque le label Verve l’invite à enregistrer, Abbey Lincoln revient avec ses propres écrits, des textes poignants qui trahissent les entailles jamais cicatrisées, une vive nostalgie (« Love Has Gone Away ») ou son amour de la musique (« The Music Is The Magic »). Aujourd’hui, même si elle s’en défend dans un cinglant : « Quelle nouvelle vie ? Ce n’est qu’une continuation, le prolongement de toute une histoire », force est de constater l’importance de cette seconde carrière. Son chant est devenu solennel et plus touchant encore. Magnifiquement secondée par Stan Getz et Hank Jones, sa version d’« I’m in Love » sur le disque You Gotta Pay The Band est un sublime hymne à l’amour. Drapée dans des tenues noires, Abbey Lincoln garde une classe rare, une distinction qui marque tous ceux qui la croisent. Son visage s’illumine ou se ferme, vous communique cette hypersensibilité qui lui coûte ce rapport au monde jamais apaisé.
En une dizaine d’albums, la chanteuse rappelle ce que le jazz doit à ses personnalités hors norme. Abbey Sings Abbey vient juste le redire une nouvelle fois. « Chaque individu a le moyen d’être ce qu’il décide. Il ne faut jamais renoncer», conclue-t-elle épuisée et soulagée d’en finir avec cette série de rencontres.













Je me rappelle encore l’album Freedom suite now, unique digne d’un Kind of Blue, emotion, l’essentiel.
Merci RIP Abbey Lincoln: « Chaque individu a le moyen d’être ce qu’il décide. Il ne faut jamais renoncer»
tout simplement merci pour cet hommage, abbey lincoln c’est ma mère, et je vis, pense, respire, comme elle, dans la poésie, la rage, d’une victoire de croire en la lumière, de rire pleurer ou pleurer rire, de ne jamais me rabaisser, même si l’amour s’envole ailleurs.
quand les autres me regardent je ne baisse pas les yeux, car ce que je pense est ce que je suis, et ce que je suis m’appartient et personne ne pourra le changer, le rythme, la mélodie, les mots, abbey lincoln s’accroche sur le verbe, le mot, la phrase pour nous dire comment le monde s’effondre et comment les choses changent.
je l’écoute 3h par jour revis quand je l’écoute, je pense à angelo mon oncle qui n’est plus, à margo ma tante qui murmurait les poésies d’abbey lincoln, à maman nadine, abbey c’est la douleur et la douceur des battements de mon coeur, c’est pleurer rire, et rire pleurer, je l’aime tant abbey lincoln restera la plus grande artiste noire dans le monde du jazz!!! j’aime tellement cette phrase “je ne suis pas une chanteuse de jazz en robe et carlate !!! je suis une artiste noire” ma souffrance est la tienne, avez vous déjà écouté une voix douce et grave, suave qui vous encourage à regarder les choses en face, une voix qui respire la rage l’injustice de ce monde où les pauvres pleurent de faim, de froid et crier, une voix qui grince, des ohhhhhhhhhhh hiiiiiiiiiii youououououououououo!!!!!!! l’injustice, la révolution c’est ce que chante abbey !!!
la mort est un repos doux surtout un moment de paix pour une femme …………….sensible.