
Chaque année, Saint-Nazaire retrouve de belles couleurs musicales mondialistes à travers son festival Les Escales. Si le magnifique estuaire de cette cité ouvrière en est le cœur, Patrice Bulting, son directeur artistique, en est l’âme. Rencontre.
Patrice Bulting, chef d’escales musicales, a beaucoup de chaleur dans la voix, mais aussi de l’émotion quand il évoque Les Escales, ce festival qu’il porte à bout de bras depuis une vingtaine d’années. Agitateur d’idées depuis des lustres et militant inlassable de la cause des musiques du monde, Patrice sillonne le monde, attentif au moindre son émanant des villages et des villes les plus reculés, hante divers lieux dédiés aux mélodies des peuples et n’oublie jamais d’être en phase avec son époque. Les Escales, bien que soumises parfois à une concurrence féroce, enregistrent, avec une régularité de métronome, un succès phénoménal et affichent un bilan plutôt flatteur et enviable.
Patrice Bulting : Avec chaque année près de 40 000 spectateurs et 250 artistes réunis pour deux jours sur cinq scènes, le festival s’inscrit désormais au palmarès européen dans sa catégorie. Pour autant il est confronté aujourd’hui aux mêmes difficultés que les autres festivals dans sa recherche d’attractivité à travers la présence essentielle de « têtes d’affiche ».
Est-ce à dire qu’il y aurait plus que jamais la loi des goûts du public, du moins ceux qu’on leur impose ?
P.B. : Depuis son lancement, le festival défend une certaine idée des musiques du monde qui s’appuie sur un humanisme et des valeurs qui honorent la cité portuaire de Saint-Nazaire en la plaçant comme un nouveau carrefour d’échanges des musiques des cinq continents. Car c’est bien le pari assumé du festival que de s’exprimer à travers l’excellence de la musique d’ailleurs : de l’altérité, de l’intergénérationnel, de la curiosité de la richesse de l’autre. Cependant, il doit faire face à la loi du marché qui, cette année, s’est montrée particulièrement sévère dans l’inflation des cachets et dans la rareté des tournées européennes, la crise du disque n’y étant pas pour rien également. C’est dans ce contexte que cette vingtième édition a dû faire preuve d’originalité et d’audace en s’appuyant à la fois sur ses valeurs, sa singularité et son expérience. Ainsi, l’invitation faite au brésilien Gilberto Gil, au Cubain Chucho Valdés, à l’Américain Archie Shepp, au Nigérian Femi Kuti ou au Camerounais Manu Dibango s’inscrit dans une actualité musicale, une notoriété, mais aussi dans des valeurs de fraternité revendiquées et partagées qui font sens. De même, la programmation de Gotan Project, Danyel Waro ou Christine Salem témoigne de notre expérience et de notre volonté de prendre régulièrement des risques, car si ces artistes, qui jouissent aujourd’hui d’une belle reconnaissance internationale, ont accepté de participer vingtième anniversaire, c’est aussi parce que nous leur avions offert leurs premières grandes scènes il y a dix ou quinze ans.
Mais le festival ne dédaigne ni l’ouverture sur de styles pas forcément « sono mondiale » ni la création, non ?
P.B. : Bomba Estereo, Axel Krygier et d’autres traduisent notre souhait d’ouvrir et de proposer aux jeunes générations une nouvelle vision des musiques du monde. Enfin les invitations faites à Faiz Ali Faiz, Titi Robin ou Le Bagad et les Gnawas d’Agadir s’inscrivent dans une politique de création à laquelle je suis particulièrement attaché. Je pense que cette mission est vitale car de notre soutien à la création dépend l’avenir de la diversité culturelle. Nous ne saurions afficher nos valeurs, parler de relations nord-sud, de diversité ou de richesse des cultures si nous limitions notre action à la seule diffusion.
Alors, Saint-Nazaire ou le port de l’extase ?
P.B. : Dans le monde entier, les ports sont des lieux magiques où se révèlent en transit les plus beaux sons de la planète. Baudelaire ne dit pas autre chose lorsqu’il sublime les ciels d’Estuaire et unit la musique et la mer. Le festival Les Escales est l’une des clefs de compréhension de la ville, car il met en valeur ses vertus et ses valeurs que sa pudeur lui commande de ne pas exhiber : son ouverture au monde et à l’autre, son hospitalité méconnue, sa curiosité, son goût de l’excellence, son sens aigu du collectif et de la solidarité. Tout cela constitue une belle cohérence de sens à laquelle se rallie toute une ville en effervescence.
Gilbert Gil, Gotan Project, Manu Dibango, Mexican Institute Of Sound, Titi Robin & Faiz Ali Faiz, Axel Krygier, Danyel Waro, Chucho Valdés & Archie Shepp…
DATE
5-6.08.2011 Les Escales de Saint Nazaire
Propos recueillis par Rabah Mezouane
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